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MAITRES
ET AMIS

Plus fort que Chirac et Balladur : Dominique Valéra et Jean-Pierre Lavorato sont amis depuis 40 ans ! Comme ils totalisent 16 dans à eux deux, Ceinture Noire en a profité pour les interroger sur leur passion commune : le Karaté.

Interview croisée de deux maîtres de Karaté qui sont amis depuis 1964. On commence avec Dominique Valéra.

Ceinture Noire: Quand as-tu rencontré Jean-Pierre Lavorato pour la première fois ?

Dominique Valéra: J'ai rencontré Jean-Pierre en 1964, au stage de Saint-Raphaël.

C. N.: Comment s'est passée votre première rencontre ?

D. V.: Dès le départ, nous avons eu des atomes crochus. A l'époque, j'étais un battant, un travailleur. Jean-Pierre avait le même état d'esprit. Il a toujours eu cet esprit de guerrier. Nous étions tous les deux des combattants, des gros bosseurs. Nous, on s'entraînait tout le temps; en fait, nous étions des besogneux.

C. M.: Quelques années plus tard, vous êtes partis au Japon ensemble ?

D. V.: Oui, nous avions fait les stages d'été ensemble et nous avons décidé en 1966 de partir au Japon. On avait prévu d'acheter une voiture pour partir, pour partir le plus loin possible ! Avec trois autres personnes, nous avons acheté une Traction avant de 1940 et nous sommes partis. Nous sommes quand même arrivés avec la Traction jusqu'à Moscou. Juste avant Moscou, une roue est partie, puis la voiture a pris plus ou moins feu... Donc, suite à cela, nous avons pris l'avion de Moscou à Khabarovsk; de Khabarovsk à Nakoka, le Transsibérien. Et Nakoka -Yokohama en 2 jours de bateau.

C. N. : Ensuite, la découverte du Japon ?

D. V.: La découverte totale. A cette époque, pour nous, au Japon, il ne devait y avoir que des grands maîtres : tout le monde devait pratiquer le karaté ! Dans le fond de notre cerveau, c'était comme cela. Les yeux bridés représentaient systématiquement un maître. Nous avons été surpris de constater que le karaté était pratiquement inconnu. Le karaté était pratiqué particulièrement dans les universités ou dans les petits clubs privés, avec très peu de monde.

C. N. : Vous étiez partis à plusieurs dans cette équipée ?

D. V.: Il y avait Patrice Baroux, Jean-Robert Baroux, Philippe Ficheux, Jean-Pierre Lavorato et moi : nous sommes partis à cinq dans la traction.

C.N.: Et Alain Sétrouk?

D. V. : Oui, exact, Alain Sétrouk est venu en avion avec Yoshinao Nanbu. La plupart du temps, on a vécu dans la famille de Nanbu, chez sa grand-mère, un personnage extraordinaire.

C. N. : Avec Jean-Pierre, vous êtes restés toujours en contact?

D. V.: Oui, Jean-Pierre et moi, nous sommes très proches : toutes les semaines un coup de fil, et on se voit souvent, aux compétitions ou dans les stages. C'est une personne que je respecte beaucoup parce que c'est un vrai guerrier ; il n'a pas changé. C'est exactement le même qu'il y a vingt piges, toujours égal a lui-même.

C. N. : A l'époque, vous vous étiez rencontrés deux ou trois fois en Coupe de France ?

D. V. : Oui, en championnat de France. Il y a un championnat de France où j'étais militaire, il m'a battu. Je ne sais plus si c'était en finale ou demi-finale, pour un titre. Car à l'époque, il n'y avait pas de catégorie de poids : c'était toutes catégories. Et Jean-Pierre, c'est un guerrier !

C. N. : Et récemment, vous êtes-vous revus ?

D. V. : Actuellement, on se voit très fréquemment, car on a la même fonction au sein de la FFKAMA : on a pris le statut d'expert fédéral. Notre "patron", Francis Didier, qui était avec nous à l'époque en équipe de France, nous dispatche dans toute la France pour diriger des stages. Jean-Pierre, c'est davantage la formation technique et moi, c'est plus le karaté traditionnel pour un cours et karaté contact pour un autre.

C. N.: Tu as quel âge, maintenant?

Cliquer pour voir l'image agrandieD. V.: J'ai eu 56 ans le 18 juin passé.

C. N. : Tu pratiques depuis combien de temps ?

D. V.: Je pratique depuis 1960, j'avais treize ans.

C. N.: Comment vois-tu le karaté aujourd'hui, par rapport à ton expérience, à tous tes entraînements, à la sensation que tu pouvais avoir à tes débuts ?

D. V.: Aujourd'hui, il y a deux sortes de karaté. Il y a un karaté qui restera et il y a ceux qui pratiquent le karaté sportif. Le karaté sportif ne peut durer que l'époque d'une carrière. Une carrière, c'est quoi, dix ou quinze ans pour les plus costaux? Tu prends un décimètre et tu te dis que la vie c'est 20 cm, la carrière 3 cm. Est-ce que je travaille pour les 3 cm ou pour les 20 cm au total ? Si j'avais travaillé uniquement pour la compétition... J'ai arrêté la compétition a 28 ans pour le karaté et à 33 ans pour le full. Si tu calcules, cela ferait 23 ans que je ne ferais plus rien. En revenant sur les bases de ce qu'était le karaté, cela me permet de continuer, d'évoluer, de voir toute cette jeunesse, de les garder sur les rails et surtout de leur dire que le karaté ne s'arrête pas après la compétition : il continue longtemps après.

C. N.: Quelle est ta recherche aujourd'hui ?

D. V. : Ma recherche continue dans le contact. Démontrer que nous pouvons très bien faire du karaté contact, qui sera aussi spectaculaire, bien reçu par les jeunes s'ils sont bien formés dans cet état d'esprit. J'ai dit à Francis Didier, le contact oui, dans n'importe quelle condition, non.

C. N. : Justement, tu as organisé il y a quelque mois la première Coupe de France de Karaté Contact. C'est une discipline qui est appelée à se développer au sein de la FFKAMA ?

D. V.: Oui, elle continue à se développer. Cette année, nous allons faire la Coupe de France, le Championnat de France et je vais proposer à Francis Didier de faire une rencontre internationale.

C. N. : Cela touche qui dans les karatékas ? Pas ceux qui sont déjà en Equipe de France ?

D. V.: Non, non pas du tout. Ceux qui sont en Equipe de France vont continuer à faire leurs carrières de karaté traditionnel. Cela touche tous ceux qui ont loupé un peu leur carrière en traditionnel, parce que justement ils touchaient un peu trop : donc ils avaient un manque de contrôle. Cela touche aussi les anciens qui veulent faire du contact sans faire de compétition. Dans mon cours à Montpellier, j'avais commencé avec 7 personnes et j'ai fini la saison avec 54 personnes. Ces personnes venaient s'entraîner à tous les cours. Sur les 54 personnes, il y a 7 personnes qui font de la compétition. Cela prouve qu'il y a des gens qui viennent pour l'entraînement, pour l'ambiance. L'entraînement n'est pas d'une rigueur technique austère. Ce n'est pas, disons, d'une pureté technique rigide. Les mouvements sont très techniques, sans pour autant que cela soit laborieux. Par exemple, quelqu'un qui va travailler ses katas, et à qui on va vérifier son pied, sa cheville, ses orteils, si tout est placé, etc... Non, ce n'est pas tout à fait comme cela : c'est surtout l'ensemble du mouvement qui est intéressant à voir.

C. N. : Par rapport à la boxe américaine, quelle est la différence ?

D. V.: La première différence, c'est que le travail se fait en kimono ; la deuxième, nous n'avons pas droit à des crochets très larges et ni à des uppercuts très larges. Cela reste des mawashi-tsuki et des ura-tsuki, qui existent dans les katas et dans le karaté. Ni le droit de s'agripper sans faire d'action. La différence est surtout dans l'apprentissage technique : ce n'est pas du tout la même chose que la boxe américaine.

C. N.: Cela reste du karaté?

D. V.: Oui, les techniques restent karaté.

C. N.: Pour en revenir à Jean-Pierre Lavorato, il a toujours été considéré comme un grand technicien, spécialiste des katas. Toi, cette partie là, c'est moins ta tasse de thé, non ?

D. V.: Jean-Pierre Lavorato, n'est pas spécialiste des katas. Jean-Pierre Lavorato est un excellent technicien de karaté. La preuve, c'est qu'il a fait très peu de katas. Il a fait un travail qui est un karaté traditionnel de base et autour de cela, il a développé son karaté, avec une base super solide. Jean-Pierre Lavorato est un des karatékas français qui a une des bases les plus solides. De cette structure, de cette base, il a monté son karaté. Comme il avait un karaté Shotokan de Maître Kasé entre autres qui était vraiment très solide, il a pu construire son building, comme on dit.

Cliquer pour voir l'image agrandieC. N. : Jean-Pierre Lavorato se revendique en tant qu'élève de Maître Kasé, à la différence de toi, qui n'a pas eu de maître unique ?

D. V.: Non, je n'ai pas eu cette chance. Je pense que d'être l'élève de Maître Kasé, c'est une chance. Dans la vie, c'est comme cela, chacun à une chance. Ma chance, c'est d'avoir eu Perrin et Sanchez qui ont été deux pédagogues excellents, de bons professeurs qui m'ont gardé sur les rails; alors que vu le quartier où je suis né, la turbulence que j'avais, j'aurais pu facilement déraper dans un rôle beaucoup moins sportif. Ces deux personnes m'ont permis de rester sur les rails du sport. Je leur suis très reconnaissant, je les remercie infiniment et je n'arrêterai pas de le dire. Car ces deux personnes ont fait un travail totalement complémentaire pour me garder sur les rails, un travail qui s'appelle le sport, et c'est fabuleux ! Quand Kasé est arrivé, j'étais à l'armée et Lyonnais, basé dans un camp parachutiste à Mont de Marsan. Travailler avec Kasé qui était à Paris, c'était passer mes permissions à Paris. J'ai passé presque toutes mes permissions dans ma famille, à Lyon. Et quand je suis rentré de l'armée, j'ai commencé à donner des cours à Lyon... Je n'ai pas pu travailler avec maître Kasé, je n'ai pas eu cette chance. Je respecte beaucoup maître Kasé, j'ai eu l'occasion de le voir plusieurs fois, on a discuté, et chaque fois il était très content de me voir, nous avons un très bon contact. Une fois, lors d'un championnat de France à Paris, j'avais perdu en finale contre Sauvin. Maître Kasé n'était pas du tout d'accord. Il m'avait dit: "Non, non, tu n'as pas perdu, tu as gagné." Parce que Sauvin m'avait fait un Uraken et tout de suite dans l'action je le balaye et je fais Gyaku au sol. Kasé m'avait dit: "On ne peut pas arrêter la technique sur Uraken, parce que même si quelqu'un prend Uraken, derrière dans l'action il y a Gyaku dans la tête au sol, c'est de ça que l'on doit tenir compte; pas d'Uraken".

C. N. : En pensant à toute cette génération : Sauvin, Lavorato, Valéra, etc... Quelle est la différence avec les karatékas de maintenant?

D. V.: Avant, pour être un champion de karaté, on pratiquait; si l'on avait un bon mouvement ou un bon feeling dans le combat, on pouvait être un champion. La différence, c'est que maintenant pour un être un champion, il faut être un athlète ! Le môme, s'il n'est pas un athlète, n'a aucune chance d'y arriver. Quand je dis athlète, c'est quelqu'un qui court, quelqu'un qui saute, un vrai athlète, quoi. Avec une condition physique énorme, parce que cela va très vite aujourd'hui, c'est très, très rapide. Avant, on avait seulement besoin d'être un samouraï; maintenant, un samouraï, cela ne sert à rien. La différence aujourd'hui, c'est qu'il faut être encore plus un athlète !

C. N. : Avant, cela bougeait moins, c'était davantage une question de mental que de technique ?

D. V.: Cela bougeait moins, mais cartonnait plus ! Il fallait quand même rester en place : les coups étaient beaucoup plus portés que maintenant.

C. N.: Des coups au corps, essentiellement?

D. V.: Oui, bien sûr, des coups aux corps. Les coups aux visages, ce sont des accidents; évidemment, il y en avait quelque fois : cela faisait vraiment très mal. Le karaté d'avant était beaucoup plus rude, plus rigide. Je tire mon chapeau quand ce sont des gens comme Jean-Pierre, à moins de 75 kg. Il y avait aussi des petits gabarits, comme Paschy, Saidane, qui étaient des combattants extraordinaires. Saïdane, avec son gabarit de 50/60 kg, il tombait en finale sur un mec de 90 kg : et bien chapeau, c'est ça le karaté. Etre capable de se défendre contre n'importe qui, quelle que soit sa stature, son poids et sa technicité.

C. N.: Une dernière chose: à l'époque, le karaté avait une aura qu'il a un peu perdu maintenant?

D. V.: Oui, cela ne peut plus être pareil, car aujourd'hui, il y a une dizaine de catégories, donc II y a dix champions du Monde, dix champions d'Europe, dix champions de France. A l'époque, il y avait un seul champion de France, d'Europe, ou du Monde. C'était "Le" Champion.

C. N.: Sinon, parallèlement au karaté, tu continues toujours à pratiquer le golf?

D. V.: Ah oui, hier on a encore fait un parcours avec Christophe Pinna ; il n'y a pas très longtemps qu'il fait du golf et il continue. J'ai initié récemment Claude Pétinella au golf. C'est très bon pour la concentration, cela apporte beaucoup de choses au karaté. Le golf, c'est comme le karaté: c'est une question de centimètres, dont les plus importants se trouvent entre les deux oreilles !

Cliquer pour voir l'image agrandieJean-Pierre Lavorato

Ceinture Noire: Quand as-tu rencontré Dominique Valéra pour la première fois ?

Jean-Pierre Lavorato: J'ai rencontré Dominique il y a quarante ans !

C. N. : C'était à quelle occasion ?

J. P. L : A l'occasion d'un championnat.

C. N. : Avez-vous sympathisé tout de suite ?

J. P. L : Oui, tout de suite.

C. N. : Vous vous êtes revus après, dans des stages ?

J. P. L : Oui, à Saint-Raphaël en 64, on s'est retrouvé dans les stages, les championnats, les entraînements, dans l'Equipe de France, on s'est retrouvé plusieurs fois.

C. N. : Vous avez décidé de partir au Japon ensemble ? C'était quand ?

J. P. L : C'était en 1966.

C. N. : Ce voyage s'est passé comment? Vous êtes partis à combien ?

J. P. L. : Nous étions 7 personnes au total. 5 dans la voiture et 2 par avion. Dans l'avion, il y
avait Yoshinao Nanbu et Alain Sétrouk. Et dans la voiture il y avait Dominique Valéra, Patrick
Baroux, Jean-Robert Baroux, Philippe Ficheux et moi-même. Philippe Ficheux et Jean-Robert étaient des élèves de Patrick Baroux. On avait acheté une vieille Traction Citroën en commun, et nous sommes partis de Paris à Moscou. Pourquoi Moscou? Parce que la voiture a rendu l'âme en route ! On a perdu une roue en doublant un camion. On a pété une clavette et après cela c'était le gros problème. On l'a abandonné sur la Place Rouge, voilà !

C. N. : Après, vous avez continué en train ?

J. P. L : On a fait Paris-Moscou en voiture, Moscou-Khabarovsk en avion, après on a fait Khabarovsk-Nakoka en Transsibérien et Nakoka-yokohama, au Japon, en bateau.

C. N. : La découverte du Japon, c'était comment ?

J. P. L : J'avoue que l'on s'attendait à autre chose. Au début on était un peu surpris. C'est à dire que nous, on s'attendait à voir par exemple des petites maisons traditionnelles japonaises. A Tokyo, ce sont des grands buildings! Il restait bien quelques petites maisons japonaises, mais j'avoue que concernant l'architecture, c'était un peu surprenant. Par contre, quand nous sommes descendus sur Kyoto, c'était différent de Tokyo. Particulièrement Kobé où nous étions basés au départ. A Kobé et Osaka, il y a encore beaucoup de petites maisons typiquement japonaises. Nous étions hébergés chez Yoshinaho Nanbu, dans une petite maison japonaise, on dormait sur les nattes, par terre. La grand-mère de Yoshinao Nanbu était une femme charmante, d'une gentillesse extrême et ses parents... Vraiment, on a été reçu avec une telle gentillesse : ces gens sont exceptionnels, c'était réellement fabuleux.

C. N. : Et au niveau karaté ?

J. P. L : On a fait, façon de parler, une tournée. On est resté le plus souvent dans l'Ouest du Japon, c'est à dire Kobé-Osaka. Où on a été pratiqué avec les Shito-ryu, les Shukokaï. Après cela, on est monté sur Tokyo ; là, nous sommes allés au Shotokan. Nous avons aussi rencontré maître Yamaguchi, dit le chat, du Goju-Ryu, et tous les grands maîtres de l'époque. Au Shotokaï, maître Egami était malade, on a eu affaire à Aoki, si je me souviens bien. En Shotokan, on s'entraînait à la Japan Karaté Association et à l'université Taïshokodaï.

Cliquer pour voir l'image agrandieC. N. : Qu'avez-vous retiré du Japon, sur le plan karaté ?

J. P. L : Les Japonais travaillent techniquement correctement, bien sûr. Ils travaillaient vraiment beaucoup. Les gens s'entraînaient tellement que c'était impressionnant; c'est à partir de ce moment qu'on a pris conscience qu'il fallait qu'on s'entraîne davantage, mentalement et physiquement, c'est lié. Au niveau technique, ils nous ont fait durement travailler. On nous faisait vraiment bosser physiquement. Mais à part cela, ce n'est pas qu'il n'y ait pas de recherche au niveau technique, mais c'était surtout au niveau physique : la répétition du mouvement, voilà.

C. N. : Est-ce que tu n'as pas été un peu déçu au niveau karaté ?

J. P. L : Oui, un peu.

C. N. : Sans doute parce que les Japonais qui venaient en France étaient des experts d'un très haut niveau ?

J. P. L : Pour mon compte personnel, après ce voyage, ayant rencontré maître Kasé, il n'y a pas de comparaison. Je ne vais pas aller au Japon alors que maître Kasé, mon sensei de Shotokan est ici, en France. Cela serait ridicule. Mais à l'époque, on ne savait pas tout cela ; alors on est parti, la fleur à l'oreille si je puis dire. Le Japon, le berceau du karaté : c'est vrai qu'on a été légèrement surpris et parfois désagréablement surpris, l'accueil n'était pas toujours terrible. Un très bon accueil dans les écoles différentes des nôtres, de la mienne par exemple; en Shotokan, à la JKA, on n'a pas été très bien reçu. Alors que dans les Universités, on a reçu un bon accueil.

C. N.: Comment vois-tu Dominique Valéra, sur le plan humain et sur le plan karaté ?

J. P. L : Je vois un type très bien. Un garçon extra, hormis ses qualités de karatéka. Sur le plan humain, c'est quelqu'un de droit, très convivial. Personnellement, je le considère comme un frère. C'est à dire que je n'aimerais pas que l'on dise quelque chose sur lui, face à moi : je ne le supporterais pas. Sur le plan karaté, au point de vue compétiteur, c'est ce qu'on a fait de mieux jusqu'à maintenant. C'est le number one!

C. N. : Dominique et toi, vous pratiquez le karaté depuis un bon moment ; comment pensez-vous que le karaté a évolué par rapport à cette époque ? La mentalité était différente ?

J. P. L : Oui, on pratique le karaté depuis quarante ans. Vraiment, je ne peux pas dire quoi que ce soit sur l'époque d'aujourd'hui. Ni juger une époque par rapport à l'autre. De plus, je ne pratique plus la compétition aujourd'hui, et je suis cela de très loin. A l'époque, on se battait les uns contre les autres, sans se faire de cadeau sur le terrain : et dès que c'était fini, après et pas avant, parce que l'on était concentré, dès que c'était fini, on se tenait par le cou, bras dessus-dessous, on était là ensemble; que l'on ait perdu ou gagné, on acceptait, il n'y avait de fromage ou de discours sur les journaux, ou si ou ça. On perdait, on perdait, on gagnait, on gagnait: c'était clair entre nous. Il y avait une amitié, qui existait avant et qui existait après, et qui existe toujours. Je le dis bien haut: Dominique Valéra, c'est la personne que je préfère à tous. Un homme de qualité, de grande valeur, exceptionnel.

C. N. : A l'époque, les coups au corps étaient portés ?

J. P. L. : Oui, c'est exact, même un peu au visage. A l'époque, il n'y avait pas de réglementation, d'arbitrage bien défini. Maintenant, il y a une réglementation, un arbitrage strict. Les combattants portent des protections : tout cela n'existait pas à l'époque, à part la coquille, c'était tout. C'est vraiment différent aujourd'hui : l'approche de la compétition est sportive, ce qui est très bien. Nous, ce n'était pas du tout sportif, c'était karaté. On pratiquait le karaté toute l'année et deux mois avant les compétitions, on travaillait fort, en direction de la compétition, point.

C. N.: Sur le plan de ta pratique personnelle, cela fait quarante ans que tu t'entraînes ; quelle est ta recherche aujourd'hui, dans quel sens as-tu évolué ?

J. P. L.: C'est un peu long à expliquer. Disons, ma recherche, ce sont les sensations, les esquives,
le travail des appuis, le coup décisif, chercher le maximum d'efficacité.

C. N. : La recherche de la perfection ?

Cliquer pour voir l'image agrandieJ. P. L. : C'est un peu prétentieux de dire perfection. On cherche le mouvement le plus fluide, la sensation la meilleure, avec une sérénité interne, une certaine tranquillité.

C. N.: Dominique et toi, vous vous entraînez pratiquement tous les jours, et cela depuis quarante ans. On se demande : comment faites-vous pour trouver la motivation dans l'entraînement? Qu'est-ce qui vous pousse a continuer tous les jours ?

J. P. L. : C'est mental, avant tout. C'est aussi l'amour de la discipline, la passion de notre Art. Lui comme moi ; lui, ses recherches sont différentes, mais la finalité est la même, on cherche à s'approcher de la même chose. Cet équilibre entre le corps et l'esprit, cette efficacité maximale, si on peut l'avoir. Passé un certain temps, c'est un mode de vie : chercher et s'approcher de cette stabilité au maximum, c'est une manière de vivre, une manière d'exister. Après tant d'années, aller sur le terrain et mouiller le kimono avec les gars, c'est pour cela, je pense, que les gens ont un profond respect pour nous. Dominique vient d'avoir 56 ans, moi 59 ans hier.

C. N. : Cela fait un peu rire. On ne vous voit pas vraiment comme des "papys" ?

J. P. L : Non, certainement pas; quand on fait des techniques de jambes ou de bras, les gars ont du mal a le croire : pour eux, cet âge-là, on ne doit pas l'avoir.

C. N. : Oui, c'est fabuleux : toujours la passion !

J. P. L. : C'est fou. On dirige des cours : c'est passionnant, c'est enrichissant mais c'est bien aussi de s'entraîner pour soi. Cela arrive que Dominique et moi soyons ensemble sur des stages, on est complémentaire; on s'entraîne tous les deux, la passion est là : qu'il fasse Gyaku-tsuki de telle manière et moi d'une autre, c'est sans problème. C'est cela aussi : se regarder, discuter des points de travail ; cette relation entre nous est exceptionnelle, je l'avoue; dans le monde des arts martiaux ou ailleurs, je ne crois pas que cela existe beaucoup. Surtout dans deux voies différentes.
Par exemple, j'ai des élèves que je connais depuis plus de 25 ou parfois 30 ans, et qui sont devenus des amis; il y a beaucoup de pratiquants 5e ou 6e dan qui sont encore avec nous. Si l'on avait eu un mauvais comportement, ces gens-là ne seraient pas restés. Cela prouve bien que notre travail, ce que l'on a communiqué, n'a pas été vain. S'ils n'avaient plus voulu pratiquer, on aurait pu rester amis; on a réussi à allier les deux, ce côté pratique et amitié. Dominique et moi, nous sommes des gens humbles, on ne critique pas les autres, on les laisse parler et nous, nous nous entraînons. Voilà.

C. N. : Quel était l'état d'esprit d'un pratiquant il y a quarante ans par rapport à maintenant? Est-ce que tu as remarqué une différence dans la mentalité des élèves, des demandes différentes?

J. P. L : Oui, il y a une différence; je parle des gens qui sont des simples pratiquants : ils n'ont pas envie de souffrir pour progresser, ils veulent faire quelque chose de plus superficiel, pas tellement en profondeur, et cela au départ.

C. N.: Les débutants?

J. P. L : Oui, les débutants : pour certains, c'est même un loisir; pour d'autres, c'est pour apprendre à se défendre. Je crois que c'est le rôle de l'enseignant d'essayer de les amener vers quelque chose de plus ardu. Je ne pense pas que l'on puisse aller aussi loin qu'avec certains auparavant.

C. N.: Donc, aujourd'hui, c'est considéré comme un loisir?

J. P. L. : Oui, aujourd'hui, les gens prennent cela comme un sport plutôt qu'un art martial. Certains viennent pour l'art martial, mais ils sont beaucoup moins nombreux qu'avant. Avant, les gens venaient surtout pour l'art martial, car cela restait encore un peu mystérieux. Maintenant, tout le monde ou presque entend parler de l'équipe de France, étant donné que nous sommes le numéro 1 mondial en compétition.

C. N. : On peut dire que le sport a banalisé le karaté, sans que cela soit péjoratif?

J. P. L : II a un peu occulté l'art martial. Les enfants pratiquent du karaté sportif, ce qui est logique, car on ne peut pas dire à un gosse de pratiquer un art martial ; donc, ça s'est un peu démocratisé, si je puis dire.

C.N. : Qui fut ton premier professeur?

J. P. L : J'ai commencé à Sainte Geneviève des Bois, dans le 91, avec Pierre Mercier, mon premier professeur. Il m'a envoyé à l'Académie Française des Arts Martiaux, chez monsieur Plée, rue de la Montagne Sainte Geneviève, où j'ai fait beaucoup de progrès. A ce moment-là, je faisais mon service militaire; ça a coïncidé avec l'arrivé de Yoshinao Nanbu. En 1966, j'ai rencontré maître Kasé, il s'est installé en France en 1967. Depuis ma rencontre avec maître Kasé, j'ai suivi ses cours jusqu'à ce jour, et je continue à les suivre.

C. N. : Ton rôle au sein de la fédération ?

J. P. L. : Je suis responsable national des grades, je suis membre du comité directeur, au poste réservé des professeurs diplômés d'état; je suis responsable de l'inter-régions n° 5, Corse, Côte d'Azur, Provence, Languedoc Roussillon. Nous avons été, Dominique et moi, pendant quelques années, occulté de la Fédération. Quand Francis Didier a été nommé au poste de directeur technique national, il a souhaité que je vienne faire du boulot au sein de la fédé; avec Francis, on discutait souvent en se disant: ce serait bien si Dominique Valera pouvait révenir. Dès que Francis Didier a été élu Président de la Fédération, Dominique nous a rejoint, et voilà. Je suis ravi de travailler avec Francis, je suis ravi de pouvoir travailler avec tout le monde, et surtout avec mon ami Dominique. Chez nous c'est amical, c'est affectif. Au-delà du karaté, bien que le karaté et la vie pour nous, c'est indissociable, c'est un bloc, c'est un tout. Nous sommes dans la vie comme nous sommes dans le karaté. Un gars qui n'est pas mauvais en karaté, dans la vie courante, il sera correct, il sera bien. Avec un seul et même leitmotiv : travail, travail, recherche, travail, ne pas désarmer, on peut toujours progresser; peu importe le niveau, le grade, l'âge. C'est ce que j'ai toujours dit: travailler, réfléchir, essayer d'aider les plus jeunes à progresser, transmettre aux jeunes notre passion, pour qu'ils continuent après. Nous avons reçu quelque chose de nos anciens, il faut le donner aux générations suivantes. Le transmettre avec notre évolution, notre recherche. L'art martial, c'est aussi la transmission.

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